Elena : « Il n’y a pas eu “un” élément déclencheur à proprement parler »

Rencontre avec Elena Gantzer, ancienne avocate aujourd’hui Directrice de Projet chez Par le Monde après avoir fait le Programme Associé d’On Purpose.

 

Quelle était ta vie d’avant ?

J’ai été avocate pendant cinq ans. J’ai commencé en droit des affaires puis évolué vers le droit pénal des affaires. Les dossiers étaient très intéressants et formateurs, mais mon cabinet était spécialisé dans la corruption et la criminalité en “col blanc” ; concrètement, j’aidais des banquiers et hommes d’affaires à réchapper de fraudes fiscales, de délits d’initiés, de blanchiment…  Je bénéficiais du prestige qui entoure la profession mais je travaillais énormément et j’étais très loin des problématiques qui faisaient sens pour moi.

J’en ai trouvé davantage quelques années plus tard, en faisant du pénal auprès de particuliers. Devenue en partie indépendante, je pouvais choisir mes dossiers (droit des mineurs, des étrangers, application des peines, etc.) et je passais beaucoup de temps sur le terrain. Mais même dans ces conditions, je gardais le sentiment de traiter le problème un peu trop tard. Finalement j’ai réalisé que ce n’était pas le droit en tant que matière intellectuelle qui m’intéressait : ce qui me plaisait, c’était de m’en servir pour aider des gens. Je voulais m’investir en amont, sur le principal levier qui me semblait faire sens : l’éducation.

 

L’élément déclencheur ?

Il n’y a pas eu “un” élément déclencheur à proprement parler. J’ai passé les deux dernières années de ma pratique à assister des mineurs ou jeunes majeurs en garde à vue avant qu’ils soient envoyés – trop souvent – en détention provisoire, à tenter d’obtenir des réductions de peines dans un climat de justice toujours plus répressif et une ambiance très délétère entre juges et avocats. Je perdais peu à peu le sentiment d’utilité et de “mission” qui accompagne a priori ce métier. En tant qu’avocat on tente de réparer, or je voulais prévenir. Je me sentais impuissante et lasse et, après un an et demi de doutes et réflexions, j’ai posé ma démission sans aucun plan B.

J’étais déjà engagée dans des associations, dont la Maison des Femmes, qui accompagne les femmes victimes de violence. J’y assurais des permanences juridiques, mais je pouvais aussi appuyer sur d’autres besoins (communication, levée de fonds), et je travaillais en équipe avec des gens qui avaient un projet commun. Cela m’a confortée dans mon envie de rejoindre une structure comme celle-ci à plein temps.

J’avais identifié les domaines qui m’intéressaient : l’éducation, les réfugiés, les détenus. J’ai envoyé des candidatures spontanées, mais mon expérience professionnelle ne correspondait pas à ce que recherchaient les organisations, qui voulaient exclusivement bénéficier de mes compétences juridiques. C’était ma grande crainte : je n’avais fait que du droit pendant 10 ans, j’avais l’impression de ne savoir rien faire d’autre et d’être contrainte de rester avocate ou juriste pour toujours.

J’ai alors découvert le Programme Associé d’On Purpose sur Fuyons la Défense, très adapté à ma situation puisqu’il permettait de développer et de transférer mes compétences. Plusieurs personnes de mon entourage, notamment chez Phénix et Article 1, avaient reçu des Associés et m’en ont dit beaucoup de bien. J’ai donc postulé et intégré la promotion d’avril 2018.

 

Et maintenant ?

Avec le Programme Associé, j’ai pu découvrir deux environnements de travail différents : Par le Monde, une association active dans le champ de l’éducation populaire qui prône l’ouverture sur le monde et l’accès à la culture via le numérique, auprès d’écoliers en situation d’isolement ; et Vendredi, une startup sociale qui permet aux salariés de mettre leurs compétences au service d’organisations à impact sans changer de travail. Les missions étaient très entrepreneuriales, dans des structures à taille humaine, ce qui me correspondait assez bien. Avec ces projets, j’ai réalisé que certaines des compétences acquises lorsque j’étais avocate pouvaient être transférables ailleurs, notamment au profit de structures sociales qui en avaient besoin. Définir une stratégie et mobiliser une équipe, gérer un budget et un rétroplanning, convaincre sans cesse de nouveaux partenaires, développer sa communication etc. : je n’avais jusqu’alors pas pris conscience que les avocats gèrent à leur niveau de mini entreprises, même lorsqu’ils travaillent seuls.

Le Programme Associé inclut par ailleurs tout au long de l’année formations et conférences de qualité sur des sujets variés, coaching personnalisé, mentorat, et surtout un esprit de communauté très fort, qui perdure au-delà de l’année d’accompagnement. Tout cela m’a permis de me sentir plus légitime dans l’univers de l’ESS, et de gagner en confiance.

J’ai été embauchée en avril 2019 par mon premier placement, l’association Par le Monde, où je suis désormais en charge de la mise en place d’un nouveau programme pédagogique numérique. C’est un projet très tech, loin de mon domaine premier, mais il s’agit en pratique de gestion de projet, ce qui mobilise certaines ressources intrinsèques de mon ancien métier.

Contrairement à avant, il m’est plus difficile maintenant d’expliquer ce que je fais “dans la vie”.  Mais je suis paradoxalement plus à l’aise, plus en phase avec mes valeurs, et je m’amuse plutôt de l’incompréhension de certaines personnes. Dans la reconversion professionnelle, le plus dur est le premier pivot. C’est vrai pour tous les métiers, mais peut-être encore plus pour les métiers “statutaires” comme avocat. Maintenant je me sens capable d’opérer d’autres changements et de sortir de ma zone de confort pour atteindre de nouveaux objectifs. Comme par exemple, ce projet que je caresse certains jours de franchir encore une frontière et de m’engager totalement dans le champ de l’éducation en devenant enseignante. Ce sera peut-être une prochaine carrière…

 

Propos d’Elena Gantzer recueillis par Florian D’Inca

 

Le Programme Associé On Purpose permet aux professionnels ayant entre 3 et 15 ans d’expérience de transférer leurs compétences vers une carrière de sens. Offrant immersion rémunérée d’un an en entreprises sociales avec formations, mentorat et coaching, le Programme Associé permet de développer ses acquis personnels et professionnels pour les mettre au service de l’impact. Plus d’infos sur https://onpurpose.org/fr/

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